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La carte de France des alternatives : 89 révolutions locales pour un changement global

PAR IVAN DU ROY 23 DÉCEMBRE 2014

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Elles sont ancrées dans l’écologie et dans l’innovation sociale. Elles ont en commun de proposer des réponses concrètes, à contre-courant du modèle économique dominant : la coopération plutôt que la concurrence, le souci du bien commun plutôt que la cupidité individuelle, le partage plutôt que l’accaparement, la préservation de l’environnement plutôt que sa destruction, la solidarité et l’ouverture à l’Autre plutôt que le repli sur soi et la xénophobie. Elles constituent souvent des réponses immédiates à des enjeux quotidiens : se nourrir sans s’empoisonner, créer des emplois, redonner du sens au travail et à l’activité économique, favoriser l’économie locale, proposer des logements de qualité et financièrement accessibles, s’éclairer sans polluer, mutualiser des savoirs, partager des biens et des services, renouveler la démocratie locale…

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Ces alternatives sont portées par une pluralité d’acteurs : des individus, des collectifs, des salariés, des élus, des associations, des coopératives, des municipalités. Comme toutes expérimentations, elles peuvent comporter des limites, des contradictions, des insuffisances. Mais elles montrent que les idées, les initiatives et les tentatives de transformer la société en partant de l’échelon local, foisonnent. Et peuvent essaimer un peu partout sur le territoire et inspirer d’autres citoyens.

Nous les avons classées en deux grandes familles (la signification de chaque icône figure en bas de la carte). Les alternatives plutôt écologiques (en vert, forcément) : à l’exemple d’une ferme pratiquant l’agro-écologie près de Rouen, d’une cantine scolaire servant intégralement des produits bio locaux en Dordogne, des HLM à basse consommation d’énergie en Mayenne ou en Bretagne… Et celles plutôt sociales (en rouge, historiquement) : une entreprise reprise par ses salariés en Savoie, une monnaie locale au Pays basque, le partage de technologies dans des quartiers populaires franciliens ou dans la banlieue de Grenoble. Le plus souvent, ces alternatives intègrent ces différentes dimensions, écologiques, économiques et sociales.

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Cette carte n’est bien évidemment pas exhaustive. Elle recense les 89 – chiffre symbolique – expériences alternatives menées en France dont Basta ! s’est fait l’écho ces dernières années par des reportages, des enquêtes ou des témoignages, publiés au sein de notre rubrique « Inventer ». Nous n’avons pas encore eu le temps de nous rendre partout où nous le souhaitions ! Vous pouvez également nous suggérer des expériences écologiques, sociales et solidaires à découvrir pour de futurs articles. En attendant, bon voyage dans le monde de demain !

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- La carte de France des alternatives écologiques et sociales

Cartographie : Mathieu Lapprand
Graphisme : Guillaume Seyral
Base de données : Ivan du Roy et Agnès Rousseaux

Source: http://www.bastamag.net/La-carte-de-France-des-4598

L’agroforesterie se développe en Limousin

Des châtaigners en cultures diversifiées… Comme première approche. Un exemple d’agroforesterie, qui en l’occurrence se développe en Limousin.

Le 11 avril dernier, le Sénat a donné son feu vert à la création des Groupements d’intérêt économique et environnemental (GIEE), mesure qui autorise les agriculteurs à consolider, améliorer, voire créer, collectivement, des systèmes de production performants sur les plans écologique et économique. En parallèle, le cadre législatif en place permet aujourd’hui le développement de l’agroforesterie ; tout est réuni pour lancer le projet « Agroforeveri ».

Sur 469 dossiers de GIEE déposés, 103 ont été retenus, dont le projet« Agroforeveri » en Pays de Saint-Yrieix-la-Perche. Situé au croisement de la Haute-Vienne, la Corrèze et la Dordogne,  le territoire est connu pour ses productions bovins-viande, ses vergers de pomme AOP « Golden du Limousin », et ses châtaignes. Le fruit, qui figure parmi les produits identitaires de la région (une feuille de châtaigner est représentée sur le logo de la région Limousin), voit sa production relancée, grâce aux efforts du Groupement  de vulgarisation agricole (GVA) de Saint-Yrieix-la-Perche, du Syndicat des producteurs de marrons, châtaignes et petits fruits du Limousin, de la coopérative Limdor et de la Chambre d’agriculture de la Haute-Vienne. La construction d’un atelier de conditionnement, alimenté chaque année par environ 200 tonnes de châtaignes, a boosté la filière, ce qui a encouragé la plantation : 150 hectares ont été plantés depuis 4 ans.

Pour Emmanuel Rabaud, initiateur du projet et président du Syndicat des producteurs de marrons, les efforts ne doivent pas s’arrêter là. « Nous cherchons à produire plus en volume, car nous importons 70 % des châtaignes consommées en France. Le problème de perte de tonnage à la récolte pourrait être résolu par une mécanisation du chantier de récolte, et il faut améliorer des méthodes de lutte contre le cynips, ravageur qui sera sur notre département d’ici un à deux ans. »

Des projets de diversification

En face, la Chambre d’agriculture de Haute-Vienne accompagne à l’installation en production de poulets Label Rouge, dont le cahier des charges impose au moins 2m² de parcours arboré par animal. « Quelques éleveurs, sur le territoire, ont testé l’agroforesterie avec un parcours de châtaigniers plus des volailles. Un agriculteur de Corrèze a modifié son parcellaire pour que ses bovins puissent pâturer au milieu des châtaigniers. Ces projets de diversification devaient être encouragés », explique Isabelle Masle, en charge du suivi du projet à la Chambre d’Agriculture.

C’est dans ce contexte qu’elle répond à l’appel à projet pour la création d’un GIEE afin de promouvoir l’agroforesterie autour du châtaignier. Le Limousin n’est pas une région connue pour ses systèmes agroforestiers ; les pionniers en la matière sont plutôt les Gersois, suivis par la région Poitou-Charentes, la Normandie. Les volumes les plus importants de bois, principal ressource obtenue des essences forestières utilisées, sont produits dans le Sud de la France.

Pour Emmanuel Rabaud, le projet d’agroforesterie en Pays Arédien est intéressant car il va permettre de formaliser les expériences chez les uns pour les mettre en place chez les autres. « L’association de productions revient à la mode. On se réapproprie des techniques culturales délaissées dans les années 1960. Dans un territoire dominé par la production bovine, nous avons besoin de diversification. Il faut donc identifier ce qui se fait et voir comment on peut le démultiplier sur les exploitations de la région. »

L’arrivée du cynips, hyménoptère parasite du châtaignier, n’encourage pas à la plantation de châtaigniers. Outre les dégâts qu’il peut engendrer (jusqu’à 80 % de pertes de récolte), ce ravageur fait toujours l’objet d’une règlementation stricte : « Saint-Yrieix La Perche fait partie des rares zones qui ne sont pas encore contaminées par le ravageur. Ainsi, jusqu’à l’automne dernier, ceux qui souhaitaient planter se rendaient en masse dans les pépinières installées dans une zone également indemne de cynips… ce qui limitait la disponibilité en certaines variétés, comme Bouche de Bétizac, pourtant toujours résistante au cynips à ce jour », explique Raphaël Rapp, rédacteur du bulletin de santé du végétal Châtaigne à la Chambre régionale d’agriculture du Limousin. Néanmoins, une première évolution règlementaire, à l’automne 2013, simplifie les échanges, sous certaines conditions. De plus, une évolution du statut règlementaire du ravageur est attendue pour l’automne 2014.

Dans ce contexte, la plantation est incitée en mettant en avant les avantages d’une association « châtaigniers + céréales » ou « châtaigniers + élevage ». La bibliographie a permis au comité de pilotage du projet « Agroforeveri » d’identifier plusieurs atouts potentiels, qui demandent à être précisés par rapport à l’espèce châtaignier en particulier. Au-delà de l’ombrage créé par les arbres, les volailles pourraient par exemple réduire la pression des ravageurs comme le carpocapse de la châtaigne.

Alain Canet, président de l’Association française d’agroforesterie (AFAF), aborde la question par un saut dans le passé. « Avant, les châtaigniers étaient agroforestiers par définition. L’agroforesterie est une technique ancestrale à adapter aux techniques modernes. Dans la nature, les sols sont couverts en permanence. La lignine, structure majeure des arbres, apporte un humus stable, pour maintenir la fertilité des sols et sortir d’une logique de fertilisation. Copier le modèle de la forêt conservera nos sols. »

Savoir respecter les bonnes proportions

Les multiples expériences connues à ce jour attestent que mettre des arbres dans des cultures ou au milieu des animaux d’élevage est très productif. En outre, l’association arbres-cultures participe à amortir les chocs climatiques : on évite les aléas des périodes très chaudes, très froides, très sèches ou très humides. Et la faisabilité économique des systèmes agroforestiers n’a plus à être prouvée, comme en témoignent les nombreux travaux de l’équipe de Christian Dupraz, de l’UMR System, à l’Inra de Montpellier.

Alain Canet insiste : « Il n’y a pas de raison que cela ne marche pas, sauf si on ne maîtrise pas les bases. Par exemple, si la proportion d’animaux par rapport au nombre d’arbres est trop importante, on peut aggraver l’état du sol et obtenir l’effet inverse de celui attendu. En agroforesterie, il faut un pilote dans l’avion ! » Pour Alain Canet, il faudra mener une réflexion poussée sur plusieurs points de l’itinéraire technique : comment tailler le châtaignier pour profiter au maximum de l’association avec des céréales ? Comment disposer les arbres pour éviter un piétinement du sol par les animaux ?

Lorsque nous rencontrons Christophe Baylet, éleveur à Saint-Hilaire-les-Places (Haute-Vienne), il est, avec son stagiaire, en pleine construction de poulaillers pour accueillir son élevage de volailles Label Rouge. En parallèle, il organise, avec l’appui de la Chambre d’agriculture, la plantation d’un parcours ombragé de châtaigniers. « Je suis curieux, j’aime me former à de nouvelles pratiques, et je souhaitais diversifier mes productions. Je voulais que les arbres ne soient pas là uniquement pour faire de l’ombre. Sachant qu’ils ne produisent qu’au bout de 8-10 ans, les poulets sont déjà une source de revenu en attendant les châtaignes. Je plante les arbres à l’hiver 2015-2016, car je pourrais à cette date bénéficier de subventions. Ils seront menés en bio, car je refuse de traiter des arbres sachant qu’il y aura des poulets en dessous ! » explique l’agriculteur.

Emmanuel Rabaud, lui, a pratiqué l’agroforesterie dans un contexte différent : en attendant que ses châtaigniers produisent des fruits, il a semé des céréales entre les rangées d’arbres. Lorsque les arbres ont commencé à produire, il a passé les châtaigniers en bio et supprimé les céréales. « J’ai implanté une prairie pour avoir un sol qui se tient, et une facilité à la récolte des châtaignes. » A la réflexion, il se dit qu’en conservant une bande cultivée en céréales mais réduite, il aurait peut être pu conserver le bénéfice de la double production arbre-céréales.

Le projet de GIEE est soutenu par un financement Casdar d’une durée de 3 ans. Pour 2014, il s’agit, pour les acteurs impliqués, d’identifier les exploitations qui font de l’agroforesterie sur le territoire. C’est le travail de Claire Mangin, technicienne vergers à la coopérative Limdor, qui cartographie les parcelles agroforestières. Ensuite, il faudra s’approprier le concept d’agroforesterie, notamment par des visites d’exploitations et un voyage d’étude dans le Gers. Comme le rappelle Isabelle Masle (conseillère développement & territoire à la Chambre d’agriculture de Haute-Vienne), « les agriculteurs considèrent l’arbre comme un obstacle, alors que certains font de l’agroforesterie sans le savoir. Il faut éclaircir cela ». Ensuite, le comité de pilotage devra étudier les différents types d’agroforesterie possibles sur le territoire, par rapport aux dimensions économique, écologique et sociale. Comme le rappelle Claire Mangin, « il faut transférer l’expérience de l’agroforesterie en parcours de volaille vers les systèmes bovins et pourquoi pas ovins. Il sera difficile de quantifier exactement les avantages que les animaux apportent, par exemple à la gestion de l’enherbement du verger, car chaque exploitation a sa manière de faire. Mais les expériences dans les fermes nous donneront une idée des erreurs à ne pas faire ». Fin 2016, des expérimentations devraient être mises en place, avec suivi par des indicateurs.

Projets

Aller encore plus loin dans la diversification est envisagé. Emmanuel Rabaud propose de remplacer le châtaignier par des variétés anciennes de pommiers, qui pourraient approvisionner l’usine de vinaigre, située dans le secteur, à Champsac.

Alain Canet, lui, propose de cultiver plusieurs essences d’arbres : « afin de diminuer la pression des ravageurs, sur 100 arbres plantés, on peut en planter 12 qui ne soient pas des châtaigniers ». L’idée pourrait faire partie des protocoles d’expérimentation dans le pays Arédien.

 

Nos photos sont fournies par Limdor et montrent un parcours de volailes sous châtaigners, puis des céréales sous châtaigners.L'agroforesterie se développe en Limousin dans AEI VollaillesSousChataigners

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article publié sur wiki agri par http://wikiagri.fr/articles/lagroforesterie-se-developpe-en-limousin/1192

 

Agriculture. Les serres du futur testées à Carquefou

Le Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes cherche à concilier économies d’énergie et meilleurs rendements en tomates.

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À Carquefou (Loire-Atlantique), le Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes (trente salariés permanents et une quinzaine de saisonniers) a étoffé sa station expérimentale de 3 000 m2 supplémentaires de serres très hautes (7 mètres), très lumineuses, dédiées à la culture de la tomate et du concombre. Le nouvel équipement a coûté 2,2 millions d’euros, dont 625 000 € apportés par le conseil régional des Pays de la Loire.

Ce sont des serres ultramodernes, vouées à se propager chez les producteurs. « La taille de cet équipement, subdivisé en trois compartiments de 1 000 m2, est représentative des conditions de production. Les références collectées seront directement transposables chez les producteurs », explique Éric Brajeul, chef du centre de Carquefou.

Réduire la consommation d’énergie

Ces serres du futur abritent un programme de recherche ayant pour objectif de réduire notablement la consommation d’énergie tout en améliorant les rendements et la qualité des tomates. Tout un pan de la serre, appelé corridor technique, peut s’ouvrir sur les commandes de l’ordinateur climatique.

L’air extérieur du haut de la serre est aspiré, transite par des filtres cartonnés humidifiés, puis est impulsé par des gaines de ventilation sous les cultures suspendues. Les châssis restent fermés, à l’exception de petites ouvertures qui évacuent la surpression.

Un pare-soleil intelligent

Le réglage fin des paramètres par l’ordinateur climatique permet de cultiver les tomates dans les conditions optimales de température (25°), d’humidité, de teneur en gaz carbonique, avec une consommation d’énergie réduite de 25 %. « Tout se passe comme si on passait du radiateur de fonte à la climatisation dans les serres », jubile Éric Brajeul. L’ordinateur prend aussi en compte les informations captées par des sondes de rayonnement pour piloter un écran thermique isolant et un écran d’ombrage. Finies les peintures blanches sur les vitrages des serres. L’informatique sort son pare-soleil intelligent.

Dans ses nouvelles serres, le CTIFL teste aussi de nouvelles techniques d’irrigation. « On va incorporer dans l’eau des bactéries ou des champignons qui vont lutter contre d’autres bactéries et champignons vecteurs des maladies racinaires des tomates et des concombres », ajoute Éric Brajeul. Pour mener à bien ces recherches, la pluridisciplinarité est de mise. Un ingénieur climaticien et un ingénieur spécialiste de la physiologie des plantes ont été embauchés par le CTIFL.

Publié par Ouest France à http://www.entreprises.ouest-france.fr/article/agriculture-serres-futur-testees-carquefou-08-07-2014-152814

« Notre modèle agricole mondial est à bout de souffle »

Une crise des prix alimentaires, les débats sur les agrocarburants ou sur les « accaparements de terres », un duel à fleurets mouchetés avec Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) jusqu’en 2013 : les six années qu’a passées le juriste belge Olivier De Schutter au poste de rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation ont été bien remplies. Alors que son mandat arrive à échéance mercredi 30 avril et que la Turque Hilal Elver devrait lui succéder d’ici quelques semaines, il affirme que le modèle agro-industriel est dépassé et que la solution aux défis alimentaires actuels ne viendra pas des Etats mais des citoyens.

Quels progrès ont été effectués sous votre mandat en matière de droit à l’alimentation ?

Olivier De Schutter L’accueil qu’a reçu mon rapport final, que j’ai présenté en mars au Conseil des droits de l’homme des Nations unies, montre un consensus qui aurait été inimaginable il y a six ans. En premier lieu sur le fait qu’il faut aider chaque pays à se nourrir lui-même et que la question de l’alimentation ne pourra pas être résolue par la concentration de la production dans les régions les plus efficientes, l’aide alimentaire et le commerce international. C’est un premier changement de paradigme.

Le deuxième changement, c’est l’importance qu’a pris la question de la nutrition, un sujet largement occulté depuis trente ans. Enfin, troisième changement : la prise de conscience que notre modèle agricole, fondé sur des intrants intensifs (engrais et pesticides) et dépendant de l’industrialisation toujours plus poussée de l’agriculture, est à bout de souffle. Il faut donc changer de cap et aller vers l’agroécologie. Le problème, c’est que les Etats rencontrent beaucoup d’obstacles pour passer du discours aux actes.

Pouvez-vous être plus précis ?

Je dénombre quatre verrous. Le premier est d’ordre technologique : la modernisation de l’agriculture mondiale s’est fait uniquement selon un modèle productiviste. Le deuxième est socio-économique : de grands acteurs dominent le marché, aussi bien au niveau des producteurs d’intrants que des industries de transformation. La possibilité pour de petits acteurs ou même des acteurs de taille moyenne de créer des alternatives est donc très limitée.
Le troisième obstacle est culturel : nos modes de vie pressés dépendent d’une alimentation transformée et facile à préparer. Enfin, l’obstacle politique : les gouvernements sont sensibles aux intérêts de leurs grandes entreprises agro-alimentaires, qui se trouvent de fait disposer d’un droit de veto sur les transformations d’ensemble.

Les Nations unies ont fait de 2014 l’année de l’agriculture familiale, mais ne reste-t-on pas dans le pur discours ?

Il y a une prise de conscience de ce que l’agriculture familiale apporte en matière de réduction de la pauvreté rurale, de gestion raisonnée des écosystèmes ou de diversité des productions agricoles et des systèmes alimentaires. Mais rares sont les gouvernements ayant les moyens budgétaires de la soutenir, comme l’a fait le Brésil, qui a compris la nécessité d’organiser la coexistence entre agriculture industrielle et agriculture familiale.

Quelle est la part de responsabilité des pays en développement, qui négligent leurs propres agriculteurs depuis des décennies ?

Il existe un problème de perception de ce qu’est la modernisation de l’agriculture. Elle est vue et comprise par les élites de ces pays comme une industrialisation toujours plus poussée. Quand on parle avec les dirigeants des pays les moins avancés, on constate que leur vision consiste à effectuer chez eux la même transformation qui s’est opérée au Nord tout au long du XXe siècle vers une agriculture industrialisée, remplaçant les hommes par des machines et utilisant de fortes doses d’intrants.

A cela s’ajoute un problème politique qui est celui de la sous-représentation des petits agriculteurs dans les structures de décision. C’est une frange importante de la population mais qui a du mal à se faire entendre par manque d’organisation. L’idée qu’il s’agit d’une catégorie de la population vouée à disparaître continue à être dominante. Alors qu’il serait de l’intérêt des Etats concernés de revenir sur une vision qui, depuis trois décennies, les a conduits à négliger les agriculteurs dans leurs politiques publiques.

Peut-on compter sur les gouvernements actuellement en place pour mettre en place ces réformes, alors que nombre d’entre eux semblent donner la priorité à des intérêts particuliers plutôt qu’au bien commun ?

L’absence de prise en compte de l’intérêt général et des intérêts à long terme des populations rurales est un obstacle considérable. Beaucoup de réformes, dont chacun reconnaît pourtant la nécessité, sont rendues difficiles par le fait que ces gouvernements n’ont pas à rendre de comptes à leur population. Et une raison pour laquelle certains pays ont fait leur révolution agricole, en fournissant des intrants à leurs agriculteurs et sans s’attaquer aux raisons structurelles de leur faible productivité, c’est que les intérêts des gouvernements étaient très proches de ceux des fournisseurs d’engrais ou de pesticides.

Que pensez-vous du rôle de plus en plus important du secteur privé dans les politiques de soutien à l’agriculture dans les pays du Sud ?

La montée en puissance du secteur privé, à travers des partenariats comme la Nouvelle Alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition ou des fondations philanthropiques comme la Fondation Gates, est un phénomène dont on ne mesure pas encore la portée. Le problème que j’y vois est que l’agenda du secteur privé n’est pas forcément convergent avec celui de la réduction de la pauvreté rurale et du renforcement des capacités des petits agriculteurs. Le savoir-faire du secteur privé est irremplaçable, mais il revient aux gouvernements d’encadrer ses activités et de canaliser l’investissement privé vers la réduction de la pauvreté rurale.

Dans le cadre de la Nouvelle Alliance, des gouvernements s’engagent en matière de cession de terres agricoles et de développement d’infrastructures en passant par dessus la tête des populations. Dans plusieurs pays où je me suis rendu, la Nouvelle alliance est considérée comme une initiative technocratique d’où la dimension participative est totalement absente. Je constate qu’il existe aujourd’hui un agenda « schizophrène » entre un secteur privé qui donne le ton sur la manière dont se transforment les systèmes agro-alimentaires et des gouvernements qui voudraient aller dans une autre direction mais n’ont pas tous les leviers en main.

La nécessité pour les pays les moins avancés de se doter d’un socle de protection sociale dans le cadre de la lutte contre la faim est une idée qui semble progresser…

Il s’agit de l’une des évolutions les plus prometteuses de ces trois ou quatre dernières années. Pour un pays en développement, se doter d’un système de protection sociale constitue un investissement dont les bénéfices à moyen terme seront considérables. Une protection sociale solide entraîne une baisse mécanique du taux de natalité – le nombre d’enfants faisant aujourd’hui office d’assurance-vieillesse pour les plus pauvres– et une augmentation de l’investissement dans l’éducation.

Avec la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, Magdalena Sepulveda, nous avons proposé la création d’un fonds mondial pour la protection sociale. Il s’agit de donner aux pays les moins avancés la garantie que leur système sera financé en cas de catastrophe naturelle, de baisse de leurs recettes d’exportation ou d’augmentation de leur facture d’importations.

Dans votre rapport final, vous appelez à mettre un terme aux politiques basées sur des prix alimentaires peu élevés. N’est-ce pas paradoxal ?

L’idée que l’on ne peut aider les populations pauvres qu’en leur garantissant l’accès aux denrées alimentaires à un prix abordable relève du passé, car elle revient à limiter les revenus des petits agriculteurs et à maintenir une approche « low cost » de l’agriculture. Il faut aujourd’hui que les plus pauvres soient aidés par des politiques publiques redistributives qui leur garantissent le droit à une protection sociale.

Tout au long de votre mandat, vous avez bataillé avec Pascal Lamy, alors directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Vos divergences perdurent-elles ?

Le fantôme du XXe siècle hante toujours l’OMC, qui fait figure de dernier des Mohicans. De toutes les agences internationales qui s’intéressent aux questions d’agriculture et d’alimentation, l’OMC est la seule qui n’ait pas fait sa mue vers la reconnaissance de la nécessité pour chaque pays d’assurer sa production alimentaire et d’investir dans les sytèmes locaux.

J’ai vu cette mue s’opérer partout, que ce soit à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ou à la Banque mondiale, mais l’OMC continue de défendre un modèle dépassé, qui consiste à accentuer la division internationale du travail, au risque d’une dépendance de plus en plus forte des régions les moins compétitives. La crise des prix alimentaires de 2008 a montré la grande vulnérabilité qui résultait de ce modèle pour les pays en voie de développement.

Une crise similaire pourrait-elle se produire de nouveau aujourd’hui ?

La crise de 2008 a résulté d’une réaction de panique par rapport à des informations sur le niveau des stocks de matières premières agricoles et sur la qualité des récoltes. Il y a eu un effet domino, certains pays limitant leurs exportations, d’autres achetant en masse. Un élément a été amélioré depuis : la capacité de la communauté internationale à réagir aux crises grâce à la mise en place du Système d’information sur les marchés agricoles (AMIS), qui limite les risques de réaction en chaîne, et au développement des systèmes d’alerte précoce dans les pays du Sud.

Malheureusement, les facteurs structurels de deséquilibre perdurent. Il en est ainsi de l’augmentation de la consommation de protéines animales ou d’agrocarburants dans le monde comme de notre incapacité à traiter le problème du gaspillage et des fuites dans les systèmes agro-alimentaires. Je ne suis par conséquent pas du tout rassuré : nous allons au-devant d’une période de prix alimentaires élevés et volatils, qui vont nécessiter de la part des gouvernements des mesures beaucoup plus énergiques que celles qui ont été prises jusqu’à présent.

Vous appelez notamment à la fin des politiques de soutien aux agrocarburants…

Les Etats se sont trompés dans leur appréciation sur les agrocarburants, et c’est quelque chose de très difficile à reconnaître pour leurs dirigeants. Ils n’ont pas anticipé les trois grands impacts des politiques de soutien, menées notamment par les Etats-Unis et l’Union européenne : la connexion des prix alimentaires avec ceux de l’énergie, ce qui a entraîné une plus grande volatilité ; une spéculation très forte sur les matières premières agricoles ; et une pression considérable sur les terres dans les pays en voie de développement.

Ces effets sont aujourd’hui parfaitement connus, mais c’est un domaine où l’idéologie l’emporte sur la science et où l’on n’a pas eu encore le courage de revenir sur les promesses faites aux investisseurs. Pour moi, c’est un échec de ne pas avoir réussi à infléchir le cours de ces politiques.

Faudra-t-il une crise mondiale majeure pour faire bouger les Etats ?

Il appartient à chacun d’entre nous de tirer les conséquences de ce que nous savons sur l’impact du gaspillage alimentaire, de la consommation de viande et d’agrocarburants. Je suis relativement optimiste, car je sens une impatience de plus en plus vive face à la lenteur des gouvernements. Si les citoyens ne prennent pas eux-mêmes les choses en main, on risque de devoir attendre une crise majeure qui nous contraindra à des changements de comportement de manière beaucoup plus drastique.

Le changement doit venir des pays industrialisés, car, à travers nos modes de consommation, nous sommes responsables de cette pression sur les ressources qui introduit une concurrence entre populations riches du Nord et pauvres du Sud. L’Union européenne utilise ainsi 20 millions d’hectares de terre dans les pays du Sud, notamment au Brésil et en Argentine, pour produire le soja consommé par ses élevages industriels.

Qu’avez-vous appris au long de vos six années de mandat ?

Je croyais à la toute-puissance de l’Etat, je crois aujourd’hui à la toute-puissance de la démocratie. Je ne pense plus qu’il faille attendre passivement que les gouverments agissent d’eux-mêmes. Les blocages sont trop nombreux ; les pressions qui s’exercent sur eux, trop réelles ; et les acteurs faisant obstacle au changement, trop puissants.

Je pense que la transformation des systèmes alimentaires s’opérera à partir d’initiatives locales. Partout où je vais dans le monde, je vois des citoyens qui en ont assez d’être considérés comme des consommateurs ou des électeurs et veulent être de véritables acteurs du changement en cherchant à inventer des façons plus responsables de produire et de consommer.

Le message final que je remets aux gouvernements, c’est la nécessité de démocratiser les systèmes alimentaires. Cela signifie qu’ils doivent admettre qu’ils ne détiennent pas toutes les solutions et qu’il faut accorder une grande place aux citoyens dans la prise de décision. Je crois aujourd’hui davantage à une transition imposée par des initiatives venues d’en bas que par des réglementations imposées d’en haut.

Gilles van Kote
Journaliste au Monde

Olivier De Schutter :
Le Monde.fr | 29.04.2014 à 11h44 • Mis à jour le 30.04.2014 à 12h55 |
Propos recueillis par Gilles van Kote

Terrena et Système U lancent une filière du porc révolutionnaire

Après deux ans de négociation, le distributeur s’engage à acheter aux éleveurs de la coopérative plus de 50.000 tonnes annuelles pendant 3 ans. Il commercialisera une viande positionnée entre le bio et l’intensif.

Un contrat de vente de trois ans et qui garantit aux producteurs une plus-value de 8 à 12 centimes d’euros le kilogramme de porc. C’est l’accord avantageux qu’ont décroché les éleveurs de la coopérative Terrena auprès de Système U. Son président Hubert Garaud a présenté mardi soir avec Serge Papin, président du distributeur et Guillaume Garot, Ministre délégué à l’agroalimentaire un partenariat qui a exigé deux ans de discussion. « Nous sommes parvenus à sortir des négociations annuelles très dures qui régissent en France les rapports entre le monde agricole et le commerce. C’est un contrat proche de ce que font les Anglo-Saxons ou les Allemands » estime Hubert Garaud. Pour Serge Papin, c’est également une façon de sortir du rapport de force. Le distributeur compte déjà une dizaine d’accords de ce type, dont le plus développé porte sur le lait bio. « Il s’agit de remettre de la régulation dans ce marché dont les prix varient de 2,5 euros à 9 euros le kilogramme de porc » rappelle Serge Papin.

Dès le 4 mars, les linéaires de Système U vendront des barquettes de porc sous la marque Agriculture Nouvelle avec les deux logos des partenaires. Cette marque concrétise pour le consommateur le niveau de qualité sur lequel Terrena s’est engagé, en contrepartie de la visibilité et de la prime que lui garantit ce contrat innovant. « Nos éleveurs s’engagent à nourrir leurs bêtes avec des graines de lin et du colza au profit de la santé des consommateurs. A réduire progressivement les antibiotiques et à améliorer le bien-être des animaux » explique Hubert Garaud. Le dirigeant explique que le surcoût de ces pratiques plus durables est de l’ordre de 3 à 5 centimes le kilogramme, soit 8.000 euros en moyenne par exploitation. Les éleveurs ont accepté cet investissement grâce à la sécurisation de leur débouché. Aux cours de leurs négociations serrées, les deux partenaires ont également réussi à supprimer des coûts inutiles. « Nous valorisons mieux toutes les parties du cochon, à travers par exemple de nouvelles recettes de saucisses. Nous avons travaillé aussi sur le déclassement, sur la logistique, etc » précise-t-il.

Filière du lapin

Sur les 150 éleveurs de Terrena, seule une trentaine de producteurs s’est pour l’instant lancée dans cette nouvelle agriculture et doit fournir 50.000 tonnes de viande la première année, sur un total de 400.000 tonnes produites par Terrena. « Nous allons monter en puissance » assure Hubert Garaud. Pour lui, il existe un marché entre les produits bio et l’agriculture conventionnelle  : « Les consommateurs veulent des produits locaux, sains, sans OGM et qui ont un impact environnemental inférieur ».

Terrena prépare cette conversion depuis plusieurs années à traverssa démarche « Nouvelle Agriculture » fondée sur les préceptes de l’agriculture écologiquement intensive. Moins radicale que le bio, cette agronomie cherche à concilier forte productivité et réduction des intrants. Terrena engage progressivement ses différentes filières mais la production de lapin était jusqu’ici est la seule à avoir commercialisé cette offre, il y a un an. Une première tentative que Terrena juge aujourd’hui transformée. Lancée par une vingtaine d’éleveurs, cette filière va mobiliser bientôt jusqu’à 120 producteurs.

Maximilien Rouer dirigele cabinet Becitizen qui a accompagné les deux partenaires depuis le début de leurs discussions en 2010. « La filière du porc est celle qui a le plus besoin de nouer des accords globaux de ce type. Contrairement à la filière bovine qui parvient à bien vendre les parties avant des bêtes (steaks), la valorisation du porc par les saucisses et les salaisons est plus difficile » explique-t-il. Pour lui, ce partenariat permettra une évolution vers des porcheries du 21e siècle qui améliorent le bien-être et l’hygiène des bêtes. Maximilien Rouer cite l’exemple d’une température de chauffage différenciée entre les petits et leurs mères. « Le seul fait pour un éleveur de se laver les mains avant de rentrer dans une porcherie permet de réduire les médicaments » illustre-t-il. « En vitesse de croisière, une fois la période de conversion passée, ces pratiques peuvent être jusqu’à 4 fois moins cher en économisant le prix des médicaments, de vétérinaire, du soja, etc » affirme le consultant.

Consultant pour la grande distribution,Philippe Bretonestime que ce type d’accord permet également au distributeur de sécuriser leur approvisionnement, d’assurer la qualité de ses produits et d’en faire un élément différenciateur par rapport à la concurrence. Pour lui, le contrat a également le mérite de transcrire en action les promesses de Serge Papin dans son livre « Pour un nouveau pacte alimentaire » paru en 2012. Terrena devra néanmoins honorer sa promesse de diminuer progressivement les antibiotiques, un pari technique sur lequel butent encore les premiers éleveurs engagés dans la démarche.

MATTHIEU QUIRET MATTHIEU QUIRET | LE 18/02/14 À 18H08
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