Enquête Coronavirus : en Vendée, l’agroalimentaire profite-t-il vraiment de la crise ?

 

Si les ventes de certains produits alimentaires ont explosé depuis le début du confinement, pas sûr que les entreprises du secteur gagnent toutes en rentabilité. Les géants de l’industrie agroalimentaire Fleury Michon, Europe Snacks, Maître Coq ou La Mie Câline profitent-ils tous de la crise? Enquête en Vendée.

La chaîne de production de l'activité Catering Aérien, de Fleury Michon, à Pouzauges.
La chaîne de production de l’activité Catering Aérien, de Fleury Michon, avant la crise du coronavirus, à Pouzauges, en Vendée. Celle-ci est désormais quasiment à l’arrêt. — Photo : Le Journal des Entreprises

« L’activité de nos sociétés alimentaires a augmenté de 20 à 40 %. » C’est le constat que fait Olivier Joreau, directeur général adjoint de la coopérative agricole vendéenne Cavac, depuis le début du confinement. Le fabricant de jambons et lardons, Bioporc (108 salariés, 22,7 M€ de CA), basé à La Châtaigneraie, en Vendée, connaît une explosion de la demande. Tout comme Biofournil (81 salariés), une autre société de la coopérative agricole Cavac, qui fabrique du pain pour la grande distribution et les magasins spécialisés en bio.

Si l’agroalimentaire est le secteur économique qui souffre le moins de l’épidémie de coronavirus selon l’Insee, tous les industriels ne sont pas égaux face à la crise. Exactement comme les grandes et moyennes surfaces, à l’autre bout de la chaîne. La plupart de ceux qui fournissent des produits de premières nécessités tournent à plein régime mais certains souffrent de l’arrêt de la restauration collective ou d’une partie de leurs activités. D’autres sont boudés par les consommateurs ou connaissent des difficultés logistiques, d’approvisionnements ou de recrutement qui les empêchent d’avancer.

La chaîne de production de jambons de Fleury Michon, à Pouzauges, en Vendée.
La chaîne de production de jambons de Fleury Michon, à Pouzauges, en Vendée. – Photo : Le Journal des Entreprises

Des productions en surrégime

À Pouzauges, dans le bocage vendéen, le mastodonte Fleury Michon (3 900 salariés, 717 M€ de CA) illustre la multiplicité de situations que vit l’agroalimentaire à l’heure du coronavirus. Globalement, le groupe connaît une hausse d’activité.  La première semaine de confinement, le groupe estimait que ses livraisons de charcuteries et plats cuisinés avaient ainsi augmenté de 20 à 30 %. Depuis, le géant de l’agroalimentaire observe toujours une croissance de la demande, sans donner de chiffres. La grande distribution concentre 80 % de l’activité du groupe et représente 610 M€ de chiffre d’affaires en 2019. Mais en parallèle, l’activité catering aérien de l’industriel, qui représente 11 % de l’activité et 100 millions d’euros de chiffre d’affaires, a chuté avec l’arrêt quasi-total de l’activité aérienne. Deux des usines du groupe sont en conséquence à l’arrêt, au Canada et aux Pays Bas. La livraison de plateaux-repas est également en forte diminution, même si le groupe tente de repositionner l’une de ses offres avec une gamme de lunch box, pour ceux qui continuent de se rendre en entreprises. Le bilan n’est donc pas forcément positif pour le groupe, qui reste discret à ce sujet.

« Nous avons augmenté les volumes des produits les plus demandés par les consommateurs. Nous n’avons pas regardé la rentabilité »

Du côté du volailler Maître Coq, qui élabore également des produits de premières nécessités, la croissance n’est pas détonante non plus. Si l’industriel a fortement augmenté la cadence pour approvisionner les rayons libre-service des supermarchés, sa progression globale n’est que de 2 %. La raison ? Plusieurs de ses activités sont à l’arrêt, celle à destination de la restauration collective d’abord, mais également la préparation de volailles destinées aux rayons rôtisserie de la grande distribution. Maître Coq (2 500 salariés, 527 M€ de CA) basé à Saint-Fulgent en Vendée, travaille à 70 % pour la GMS. Et comme beaucoup d’industriels, il a été contraint de diminuer son nombre de références pour alimenter davantage les rayons.

Une solution pas toujours synonyme de profit. « Nous avons augmenté les volumes des produits les plus demandés par les consommateurs. Nous n’avons pas regardé la rentabilité », assure Christophe Guyony. Les produits de base sont ceux qui fonctionnent le mieux mais bénéficient rarement d’une forte valeur ajoutée. « Les œufs, le fromage, la farine, le lait sont les produits qui partent le plus », énumère Guillaume Allouin, directeur du Carrefour City de la Cité des Congrès, à Nantes. Si la hausse d’activité est parfois considérable, la rentabilité n’est donc pas toujours liée.

À Saint-Fulgent, en Vendée, le volailler Maître Coq travaille à 70 % pour la grande distribution.
À Saint-Fulgent, en Vendée, le volailler Maître Coq travaille à 70 % pour la grande distribution. – Photo : Le Journal des Entreprises

Le snacking à la peine

Les produits de snacking, plus rentables, sont quant à eux, souvent délaissés par les consommateurs. « Sur ces segments, la demande est en baisse », confirme Fleury Michon qui détient notamment le fabricant de préfou et de bouchées apéritives, Paso, dont la production est au ralenti. Le fabricant de produits apéritifs vendéen, Tapasti (7,2 M€ de CA, 50 salariés), basé à Pouzauges, a, quant à lui, vu son activité chuter de 70 %. Spécialisé dans les antipasti italiens et les tapas espagnols, la PME vendéenne travaille pourtant à 75 % pour les grandes et moyennes surfaces. Du côté des boulangeries, la chute d’activité est encore plus alarmante. À Saint-Jean-de-Monts, La Mie Câline, qui fabrique pains, viennoiseries et snacking a confié à Ouest-France, qu’elle avait diminué sa production de 90 % début avril. Selon l’association nationale des industries alimentaires (Ania), jusqu’à 88 % des entreprises agroalimentaires estiment que leur chiffre d’affaires baissait en mars. La moitié d’entre elles envisageait un recul supérieur à 25 % et un quart estimait que cette baisse serait supérieure à 50 %.

« Nous n’arrivons pas à répondre à toutes les commandes de nos clients. »

D’autant que certaines sociétés, qui connaissent une hausse de la demande, ne sont pas en capacité d’y répondre car elles rencontrent des difficultés logistiques, d’approvisionnements ou de recrutement. Europe Snacks (2 200 salariés, 380 M€ de CA), le géant du biscuit apéritif à marque de distributeurs installé à Saint-Denis-le-Chevasse en Vendée, n’est, lui, pas freiné par la baisse de la demande mais par l’absentéisme. L’industriel cherche à recruter entre 50 et 100 salariés en urgence sur ces différents sites, basés en Vendée et dans le Maine-et-Loire. « Environ 30 % de nos effectifs sont absents, précise Dominique Duprat, directeur général d’Europe Snacks France. Nous n’arrivons pas à répondre à toutes les commandes de nos clients. »

Europe Snacks est le leader français des biscuits apéritifs à marques de distributeurs. Il est basé à Saint-Denis-la-Chevasse, en Vendée.
Europe Snacks est le leader français des biscuits apéritifs à marques de distributeurs. Il est basé à Saint-Denis-la-Chevasse, en Vendée. – Photo : Le Journal des Entreprises

« Cela prouve la pertinence d’un modèle économique local »

Selon l’Ania, 25 % des entreprises agroalimentaires ont des difficultés liées à la main-d’œuvre. Le principal problème qu’elles rencontrent est logistique, il concerne 70 % d’entre elles. Quant aux difficultés d’approvisionnements, elles touchent 40 % des entreprises. Les sociétés qui semblent épargnées sont celles qui misent sur le circuit-court. « Nos clients et fournisseurs sont locaux, nous n’avons pas de difficulté logistique ni d’approvisionnement pour le moment. Cela prouve la pertinence d’un modèle économique local », se satisfait, pour sa part, la coopérative agricole vendéenne Cavac. Un constat partagé par Reynald Naulleau, cofondateur de l’entreprise Vite mon marché, qui livre à domicile à Nantes et à La Roche-sur-Yon, et qui a vu son nombre de commandes multipliées par 3,5. « Nous n’avons jamais été aussi proches des consommateurs. Je pense que ce lien devrait perdurer et témoigner de la pertinence des circuits courts », estime-t-il.

Pour les industriels, les conditions à réunir sont donc nombreuses pour bénéficier d’une hausse d’activité. Travailler quasi exclusivement avec les réseaux de distribution classiques ou spécialisés, de préférence en circuit court pour éviter les problèmes logistiques ou d’approvisionnement. Le tout en limitant le taux d’absentéisme et en continuant, bien sûr, à produire des denrées à forte valeur ajoutée. Pas évident de profiter de cette crise…

Par Jéromine Doux, le 08 avril 2020

 


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