Archive pour 22 mai, 2012

« Le modèle coopératif est terriblement moderne »

SERGE PAPIN PRÉSIDENT DE SYSTÈME U

C. LEBEDINSKY/Challenges-REA

C. LEBEDINSKY/Challenges-REA

Dans votre dernier livre (*), vous militez pour la création d’un ministère de l’Alimentation. Stéphane Le Foll, nommé ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, c’est un premier pas ?

Je pense en effet que rassembler dans un ministère de l’Alimentation toute la filière, de la production alimentaire à la consommation finale en passant par l’industrie agroalimentaire et le commerce, cela aurait du sens. On pourrait même y ajouter le développement durable et la santé alimentaire. On a besoin, un peu comme dans les entreprises, de transversalité pour gouverner. Je note d’ailleurs que la FNSEA a fait des déclarations sur la nécessité d’un ministère rassemblant l’agriculture et l’agroalimentaire. La constitution de ce ministère confié à Stéphane Le Foll dans le gouvernement Ayrault est donc un premier pas dans le bon sens. Mais il est dommage de s’être arrêté à la porte du consommateur. Le commerce, un des premiers employeurs de France, reste confiné dans un ministère délégué avec l’artisanat et le tourisme.

Quels sont les enjeux ?

Il faut partir des besoins des consommateurs. La production agricole reste encore trop empreinte d’une logique de production-subventions liées à la politique agricole commune, la PAC. Aujourd’hui, nos clients nous demandent vraiment des produits plus authentiques, plus respectueux de la santé et de l’environnement, voire des produits bio, qui se développent très forts à partir du moment où les prix ne sont pas trop élevés. Les Français sont de plus en plus en demande de produits de qualité. Ils savent que les intrants agricoles, en clair les engrais et autres pesticides, sont en partie responsables du développement de maladie neurodégénérative (maladie d’Alzheimer, de Parkinson…). On voit bien l’enjeu pour les filières agricoles de discuter avec les enseignes dans leur propre intérêt afin de développer leur marché intérieur.

Vous utilisez cette formule dans votre livre « téléphonez moins pour manger mieux »… On en est loin !

Il faut savoir que la part des dépenses contraintes, qui représentait en moyenne 25 % des dépenses des ménages dans les années 1970, est aujourd’hui de 40 %. Les Français les moins favorisés n’ont plus aucune marge de manoeuvre. Dans ce contexte, il y a deux options : soit on propose aux consommateurs de la malbouffe, du « prêt-à-manger » pas cher ; soit on réconcilie les Français avec la cuisine, la préparation de produits bruts, de qualité. Cela ne leur coûtera pas beaucoup plus cher et les filières agricoles y trouveront leur compte. On a un bel exemple avec Biolait, dont nous allons écouler 12 millions de litres de lait à la marque U Bio. Ce n’est pas un marché de niche ! On paie ce lait 43 centimes le litre contre 33 pour le lait conventionnel, plus 3 centimes en abondement pour la mise en jachère des terres pendant trois ans, et 26 centimes pour la mise en bouteille sans opercule d’aluminium. Nous prenons 15 centimes de marge brute et, au final, le consommateur paie 1 euro, soit 10 centimes seulement de plus qu’un lait conventionnel d’une grande marque.

Vous proposez donc que notre politique agricole prenne une nouvelle orientation ?

Aujourd’hui, notre agriculture est dédiée pour une part importante à l’exportation. Je pense cependant qu’il va nous être de plus en plus difficile de rivaliser en termes de prix avec la production des grands pays émergents. On trouvera toujours des poulets moins chers que les nôtres. C’est la raison pour laquelle je milite pour que l’on réoriente une grande partie de notre production agricole vers une agriculture bio, raisonnée ou, plus simplement, d’une encore plus grande qualité, l’action engagée par la FNSEA pour initier une agriculture écologiquement intensive (AEI) est interessante dans ce sens. La France a tous les atouts pour devenir une référence en matière de produits alimentaires de qualité.

Le « drive », qui permet aux clients de venir retirer en voiture les commandes passées sur Internet, est-il un vrai relais de croissance pour la distribution alimentaire ?

Notre objectif est d’avoir 1.000 « drive » dans les cinq ans. On constate en effet une forte demande de la part des consommateurs. Dans mon Super U de La Châtaigneraie, en Vendée, petite commune rurale, nous enregistrons jusqu’à 160 commandes par semaine, dont 50 pour le samedi. Le montant de chaque commande est d’environ 140 euros contre 40 à 50 euros pour le panier moyen en magasin. C’est donc commercialement intéressant. Mais nous arrivons à un point où le matin à 8 heures, les employés qui collectent les produits en rayon pour le « drive » croisent ceux qui remplissent les rayons pour les clients du magasin. Le « drive » a un coût et aujourd’hui la rentabilité du modèle n’est pas avérée. Par ailleurs, le « drive » pousse le consommateur vers une sélection restrictive de l’offre. C’est donc un service, mais pas forcément le seul avenir de la distribution.

Avec la crise, croyez-vous à une baisse de la consommation ?

L’an passé nos ventes ont progressé de 5,6 %, à 16 milliards d’euros, soit 3 % à surface constante. Notre objectif est d’atteindre les 20 milliards en 2015. Pour l’heure, la consommation tient et je pense qu’elle va tenir à l’avenir. Sauf, bien sûr, pour les produits numérisés, comme le disque et le livre, et l’électrodomestique. Pour le brun et le blanc, les ventes ont chuté de 30 %, à cause de la concurrence d’Internet et de l’arbitrage budgétaire des clients.

Tour à tour, Carrefour et Auchan ont décidé de baisser leurs prix pour contrer Leclerc. Cela va permettre de contenir l’inflation ?

Oui, nous sommes repartis dans la guerre des prix et Leclerc entend bien pousser son avantage en la matière. Pour notre part, nous veillons à ne pas nous laisser décrocher. Mais il ne faut pas se leurrer pour certains produits, à la marge, il finira par y avoir chez tout le monde des hausses de prix. L’inflation des matières premières a été jusqu’ici contenue par certaines enseignes qui avaient constitué des stocks, mais, à un moment, il faudra qu’elles lâchent un peu la bride. Quant à Carrefour, qui essaie de revenir dans le jeu, nous voyons que ses dirigeants lèvent un peu le pied sur ce sujet. D’une façon générale, on s’aperçoit que le consommateur reste bien sûr très sensible aux prix, mais moins aux promotions en tout genre. C’est donc bien sur le rayon permanent qu’il faut proposer des prix bas.

Vous êtes le seul candidat à votre succession. Quels seront vos mots d’ordre lors du prochain congrès de Système U, début juin ?

Je veux fixer d’abord des objectifs économiques. Pour résumer, nous visons les 12 % de parts de marché et 2.000 magasins à l’horizon 2015-2017. Avec un gain de 0,3 point de part de marché par an, ce qui est notre moyenne des dix dernières années, et le ralliement de quelques magasins, c’est possible. Mais je veux surtout placer le congrès sous le signe de la jeunesse. Si je suis reconduit, ce sera mon dernier mandat. Nous avons 8 administrateurs qui vont être atteints par la limite d’âge. Notre mission est donc de faire émerger une nouvelle génération de dirigeants. Dans le même ordre d’idées, je veux relancer le système de parrainage qui permet à des salariés de monter un magasin.

Le modèle coopératif est-il adapté dans une économie mondialisée ?

J’en suis convaincu. Il est même terriblement moderne, car ses managers partagent à la fois le même destin collectif tout en restant complètement indépendants dans la gestion au quotidien. C’est indispensable pour obtenir la meilleure performance. Nous essayons actuellement de généraliser ce mode de fonctionnement à l’ensemble de nos collaborateurs. Nous sommes désormais plus de 60.000, soit autant que chez Areva ou Thales. Or il ne peut pas y avoir de projet d’entreprise s’il n’y a pas de projet social. Dans un métier de services, c’est même indispensable. Aujourd’hui, la plupart de nos magasins rémunèrent leur personnel sur quatorze mois. J’observe par ailleurs que ce modèle intéresse les pays émergents. Nous avons été sollicités récemment par des représentants de l’Etat chinois qui étaient intéressés par notre modèle pour s’en inspirer, avec les petits commerçants de leur pays, afin de ne pas laisser toute la place aux grands groupes comme Wal-Mart et Carrefour.

La question de la compétitivité de la France a été au coeur de la campagne présidentielle, y êtes-vous sensible ?

Je pense effectivement qu’il faut trouver le moyen d’améliorer la compétitivité du pays. Mais il faut bien voir que la guerre des devises rend cette partie impossible à gagner pour certains pans de l’économie. Les monnaies d’Asie du Sud-Est, à commencer par le yuan chinois, sont tellement dévaluées qu’il n’est pas envisageable de lutter à armes égales. Je pense au textile notamment. Pour le reste de l’économie, il faut trouver le moyen de réduire le coût de la main-d’oeuvre en réduisant la fiscalité qui pèse sur le travail.

Vous êtes donc favorable à la TVA sociale ?

Je ne peux pas être favorable à un dispositif qui prétend préserver les emplois dits exposés à la concurrence mondiale en pénalisant les emplois dits protégés. Procéder de cette manière aurait pour effet dans la distribution de faire basculer le secteur du commerce physique au e-commerce avec les conséquences que l’on imagine en termes d’emplois.

Propos recueillis par philippe bertrand, antoine boudet et françois vidal

publié par Les Echos à http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/service-distribution/actu/0202069369176-le-modele-cooperatif-est-terriblement-moderne-325115.php

(*) « Pour un nouveau pacte alimentaire », Cherche Midi.

croquefeuille |
Succès Marketing |
Entre Organisation et Equit... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | 3D-Margot-Marina-Franck
| On s'amuse...
| cuisinebio