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La gourmandise à l’export

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Pierre Lellouche au Salon des gourmandsRéorganiser les filières à l’export, promouvoir le “Made in France”, regrouper les PME : le commerce extérieur mise sur ses bonnes tables.

Mobilisation générale pour les jambons, foies gras, confitures et autres fromages fins ! Pierre Lellouche, secrétaire d’État au Commerce extérieur, confronté à un déficit commercial historique – plus de 51 milliards d’euros en 2010 – , n’en démord pas : c’est l’agroalimentaire qu’il s’agit aujourd’hui de pousser, en priorité, sur les marchés internationaux. Pour une raison, somme toute, assez simple : « C’est un secteur sur lequel on peut agir vite, et c’est un gisement d’emplois. Comment voulez-vous développer rapidement une industrie de machines-outils capable de concurrencer l’Allemagne ? Il y faudrait beaucoup de temps. »

Un temps que cet homme pressé ne veut pas perdre, ni même consacrer à courir après d’hypothétiques grands contrats… Dans l’agroalimentaire, affirme-t-il, « la France a déjà tout : le savoir-faire, une multiplicité de produits de qualité, bien au-delà des traditionnels champagnes et foies gras, une marque et une notoriété sans pareilles. Les marges de progression sont énormes : on peut doubler nos chiffres sur ce terrain »

Ils en ont bien besoin : depuis 2000, la France a perdu 2,6 points de parts du marché mondial de l’agroalimentaire. Pire peut-être, en passant au troisième rang des pays exportateurs en Europe dans ce secteur, elle se range désormais derrière l’Allemagne ! « Vous connaissez la saucisse au curry allemande ? ! Vous ratez quelque chose… », enrage un proche du ministre. De quoi ulcérer, de fait, un pays qui se targue de rester celui des belles et bonnes tables, comme l’Unesco vient aimablement de le rappeler en inscrivant le “repas gastronomique des Français” sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Doubler, donc, les chiffres du commerce extérieur en matière agroalimentaire, notamment en « amenant l’offre sur les terrains qui manifestent le plus d’appétit : les pays émergents ». Encore faudrait-il, pour donner un semblant de réalité à ces ambitions, mettre les troupes en ordre de bataille. Première étape, déjà plus ou moins menée à bien : « Rapprocher des organismes qui ne se parlaient pas ! Sopexa, qui dépend du ministère de l’Agriculture et est chargé de la promotion des produits agricoles, va maintenant travailler avec Ubifrance, une agence qui s’est ellemême réorganisée depuis quelques mois. Les fonctions dites régaliennes, la diplomatie en économie, ont été rapatriées dans les ambassades, tandis que l’action de soutien aux entreprises revient à Ubifrance. Cette coopération entre des organismes aux missions complémentaires, c’est le moins que l’on puisse attendre », explique un membre du cabinet du ministre.

Le soutien à l’export en ordre de bataille

Dans le même registre, Pierre Lellouche entend « dépoussiérer » une institution soupçonnée de s’être quelque peu endormie sur ses lauriers : les conseillers du commerce extérieur de la France (CCEF) seront désormais sommés de resserrer les rangs et de se mettre au service des PME. « Est-il vraiment nécessaire d’en avoir 4 000 ? », interroge le secrétaire d’État.

Autre outil de soutien aux entreprises, tout nouveau celui-là, la campagne “So French, so good” ; le slogan, assorti d’un logo, accompagnera désormais les sociétés sur les marchés internationaux, dans les foires et salons aussi bien que sur les documents promotionnels, notamment dans les douze pays qui concentrent 66 % des exportations agroalimentaires françaises (en Europe, aux États-Unis, au Japon, mais aussi au Brésil, en Chine, en Russie et dans les Émirats arabes unis). Courts-métrages promotionnels, brochures et site Internet dédié seront « mobilisés pour assurer une visibilité aux savoir-faire et aux produits français dans tout ce qui touche aux arts de la table ». Un festival mondial de la gastronomie française, organisé par les ambassades, se déroulera partout dans le monde durant la semaine du 14 juillet, pour faire découvrir la cuisine française aux nations qui auraient encore la malchance insigne de mal la connaître…

Le ministre – même s’il a là moins de chances d’être entendu que lorsqu’il s’adresse aux ambassades – en appelle enfin au « patriotisme économique » de la grande distribution : « Les enseignes ont aussi une responsabilité dans ce domaine !s’exclame-t-il. Pourquoi ne proposent-elles pas davantage de produits français dans leurs rayons ? Que fait Carrefour ? »

Restera ensuite le plus difficile : convaincre les entreprises elles-mêmes de se tourner vers l’export. C’est bien là où le bât blesse : hormis quelques grandes entreprises, qui n’ont d’ailleurs besoin d’aucune aide pour s’internationaliser, de Lactalis (lire notre article « Lactalis à l’assaut de Parmalat ») à Danone en passant par Bonduelle et Bongrain, l’agroalimentaire est un univers de PME éparpillées, souvent peu organisées, parfois même rivales sur les marchés étrangers. Résultat : le gros des chiffres à l’exportation est réalisé par les quelques majors du secteur, tandis que l’immense majorité des entreprises reste frileusement chez elle, n’exportant guère dans le meilleur des cas que dans les pays les plus proches…

Trop petites, entièrement mobilisées par la production, ne disposant pas des savoir-faire nécessaires sur les marchés internationaux, nombre de ces PME pourraient pourtant trouver une solution dans le regroupement.

Fromi Groupe en témoigne. Cette entreprise familiale, qui se consacre à l’exportation des fromages au lait cru non pasteurisé, a connu une progression rapide ; créée en 1969, elle affiche désormais un chiffre d’affaires de 80 millions d’euros et un effectif de quelque 130 salariés. Résultat : des fromages de terroir produits parfois à une échelle quasi artisanale ou des confiseries un peu oubliées ont trouvé des débouchés dans les grands magasins, épiceries fines ou restaurants d’une quarantaine de pays !

C’est aussi le choix qu’ont fait sept vignerons du val de Loire réunis au sein du GIE (groupement d’intérêt économique) Loire Vins Domaines créé en 2006. Sa mission : commercialiser jus qu’à 100 000 bouteilles par an en Europe du Nord et aux États-Unis. Avec cette société de commercialisation, des vignerons indépendants ont pu pénétrer des marchés qui leur seraient probablement sans cela restés inaccessibles…

Face à ces exemples épars mais en développement, certaines filières prennent conscience de l’intérêt de la méthode. « Il faut mettre en place un GIE d’exportation pour la viande bovine, afin d’avoir une filière en ordre de marche sur les marchés étrangers, expliquait Jean-Pierre Fleury, secrétaire général de la Fédération nationale bovine, en février dernier. Cet outil, capable de porter une offre regroupée, serait d’autant plus efficace que la demande est croissante dans les pays du Maghreb, en Turquie ou encore en Russie. » Sur ces marchés, les industriels français sont pour l’instant présents, certes, mais souvent moins, ou plus tardivement, que leurs concurrents allemands ou irlandais…

Doubler le nombre de volontaires internationaux en entreprises

Autre outil mal utilisé par les PME sur les marchés étrangers, les VIE (volontaires internationaux en entreprises). Ces jeunes gens bien formés – techniciens supérieurs, commerciaux, ingénieurs, etc. – peuvent être recrutés par Ubifrance et mis à la disposition des entreprises pour une durée de six à vingt-quatre mois. Ils doivent être affectés à l’étranger et sont susceptibles d’accompagner un chantier, de chercher des distributeurs, de prospecter un marché, etc. La formule est peu coûteuse – une indemnité sans charges est versée par les entreprises par l’intermédiaire d’Ubifrance – , bien adaptée aux besoins des PME-PMI. Elles sont pourtant peu nombreuses à y faire appel pour l’instant : « Il y a 6 500 VIE dans le monde. On pourrait facilement doubler ce chiffre ! D’autant qu’il y a 60 000 jeunes qui attendent ; ce sont les entreprises qui manquent à l’appel », assure le ministère.

Des réticences d’autant plus regrettables que ces jeunes gens sont, dans plus de 80 % des cas, recrutés à la suite de leur volontariat dans les entreprises qui les ont accueillis… Et c’est bien là que se trouve l’enjeu essentiel du développement de l’exportation dans l’agroalimentaire : dans ce monde de PME, le gisement d’emplois – quelque 250 000 à l’heure actuelle – est considérable.

Or, le gouvernement le sait bien : en pleine phase préélectorale, c’est sur le dossier de l’emploi – et du chômage – qu’il est attendu, bien plus que sur les chapitres plus techniques du déficit commercial, même s’il est abyssal, ou de la comparaison avec les résultats de l’Allemagne, même si elle est horripilante…  Christine Murris.

Photo © JBV News

source: Valeurs actuelles

http://www.valeursactuelles.com/actualit%C3%A9s/%C3%A9conomie/gourmandise-%C3%A0-l%E2%80%99export20110505.html

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